Comprendre ?

Publié le par Gilles Muratet

         Gilles Muratet    

* Avec la permission de l'artiste - www.cabinet-des-carabistouilles.fr

 

 Prologue

 

   Comme tout me paraissait simple, plausible, nécessaire avant que j'aie la malheureuse idée de m'aventurer dans ces lignes ! Elles sont simples, plausibles, nécessaires et cependant je ne peux empêcher un soupçon de me tarauder sourdement : disent-elles bien ce qu'elles ont l'air de dire ? Ne courrait-t-on pas, à les lire, le danger corrosif d'une contagion urticante ? Ne seraient-elles pas le grain de sel qui gâte la bonne soupe des opinions recuites ? J'avertis solennellement le lecteur de bonne foi : ne lisez pas ces lignes sans méfiance si vous ne voulez pas être inquiétés, si vous voulez jouir de votre heureuse indolence native.

F.V.

Acte I​

 

Comprendre le monde avec des mots ?

Quel projet fou !

Les mots sont flous ! Les mots sont fous !

Le monde est fou ! Le monde est flou !

Et cela ne nous empêche pas de comprendre.

(Proverbe chinois de la dynastie Qin)

 

Et soudain j'ai compris ...

 

   Et soudain j'ai compris ... que je n'avais rien compris. Mais alors, qu'avais-je compris avant cette soudaine révélation ? Quelle est cette compréhension qui peut s'évanouir en un instant ?

 

   Dans la phrase mon appartement comprend un séjour et deux chambres, comprendre a un sens qui ne nous intéresse pas directement ici, quoique ... Comprendre une chose c'est la saisir, ou encore s'en faire une idée claire. Nous croyons comprendre quelqu'un quand nous avons l'impression de partager ses idées, ses sentiments ou ses émotions. Cela peut s'exprimer par Je te comprends, à ta place j'aurais fait la même chose. Mais comprendre quelqu'un peut aussi signifier comprendre sa manière de fonctionner. Les formes négatives sont tout aussi éclairantes sur la multiplicité du sens. Ainsi, Je ne te comprends pas peut signifier aussi bien Tu n'es pas clair que Je ne comprends pas ta réaction. Je ne peux pas comprendre ... peut marquer aussi bien une incapacité qu'un refus de comprendre.

 

   Quelle est donc le mécanisme au terme duquel nous pouvons dire : j'ai compris ? Allons voir du côté de la physique. Si nous combinons quelques concepts comme la masse d'un objet, son accélération, c'est à dire la dérivée de sa vitesse, et la résultante des forces auxquelles il est soumis, nous obtenons la loi fondamentale de la mécanique qui s'écrit :  m dV/dt = F. Un peu de savoir-faire permet de repérer les différentes forces appliquées sur un objet puis de déterminer leur résultante et le tour est joué : la trajectoire de l'objet est calculable. En faisant ensuite quelques exercices d'application, nous pouvons vérifier que nous avons bien compris cette loi. Pour être plus précis, nous noterons que ce n'est pas la compréhension elle-même qui est validée mais notre capacité à utiliser correctement les notions acquises. Si la réponseà l'exercice est fausse, nous allons reprendre celui-ci pas à pas pour identifier les éléments mal assimilés, puis faire de nouveaux exercices. Ce qui est bien avec la science, c'est que nous pouvons poser des questions claires et obtenir des réponses lumineuses.

 

Comprendre un texte

 

  ​ Vous allez peut-être demander comment cela se passe en dehors des sciences, dans la vraie vie en quelque sorte. Et bien, ce n'est pas tout à fait pareil. Pour commencer par quelque chose de simple, examinons la recette de l'osso-bucco proposée sur le site Marmiton.

 

1) Essuyez les morceaux de jarret avec du papier essuie-tout puis farinez les deux côtés. Pelez et émincez l'oignon.

 

2) Mettez le beurre à fondre dans une sauteuse, faites y revenir les morceaux de viande rapidement des deux côtés. Ajoutez l'oignon émincé et faites le dorer. Incorporez les tomates que vous écraserez dans la sauteuse pour faire sortir le jus. Mélangez bien, salez, poivrez.

 

3) Mouillez avec le vin blanc. Laissez réduire quelques minutes. Etc ...

 

   Avec quelques connaissances de cuisine, la compréhension du texte est aisée et nous pouvons assez facilement reproduire cette délicieuse recette. En fait, cette recette n'est qu'une série d'instructions qu'il faut exécuter; cela demande un certain savoir-faire mais pas beaucoup d'efforts intellectuels. Enfin, il est facile de vérifier la bonne compréhension de la recette : il suffit de goûter le plat pour savoir si elle a été bien saisie.

 

  Voyons maintenant cette phrase du philosophe écossais David Hume La beauté n’est pas une qualité inhérente aux choses elles-mêmes, elle existe seulement dans l’esprit qui la contemple, et chaque esprit perçoit une beauté différente. Facile ! J'ai tout compris me direz-vous. Soit, mais si vous rangez cette phrase sur une étagère dans votre esprit, à côté d'autres phrases de même nature, il ne se passera rien. Par contre, si vous mobilisez les idées que vous avez sur la beauté pour les confronter à celle-ci, vous pourrez vous demander pourquoi certains paysages, certaines musiques sont jugés beaux par une majorité de gens. Ainsi, en frottant cette nouvelle idée à d'autres, vous commencez à développer une réflexion. La question de savoir si vous avez bien compris la phrase de Hume se pose encore mais elle se double d'une interrogation sur l'usage que vous en faites. Avez-vous bien utilisé cette idée, en avez-vous tiré toute la substantifique moelle pour créer de nouvelles idées ?

 

   Voici un autre texte dont je suppose que les termes et la signification sont clairs pour tout le monde. Et puis c'était mon premier bateau et rien au cours de ma vie ne m'a donné la joie totale de ce premier voyage où je me sentais maître après Dieu et libre de toutes les contraintes d'un monde trop vieux. Henry de Monfreid parle ici du fond de son cœur, il parle de joie totale et de liberté. Si nous voulons comprendre ce texte, il est nécessaire de prendre la place de l'auteur et de faire résonner ses mots au fond de nous-même. Il est nécessaire de faire appel à ce que nous comprenons, à ce que nous ressentons quand l'auteur nous parle de naviguer sur son premier bateau, transporté de joie et libre de toutes les contraintes du monde. Ici, la compréhension n'implique pas seulement l'intelligence du lecteur mais aussi ses émotions et sa capacité d'empathie.

 

   Il serait faux de croire qu'il n'y a pas de sentiment ni d'émotion dans la mécanique : un physicien vous expliquera que chacun des trois termes de la loi m dV/dt = F a pour lui une saveur particulière. La masse, l'accélération et la résultante des forces extérieures ne sont pas de même nature et évoquent dans son esprit des sentiments très différents. De même pour le cuisinier : quand la recette dit qu'il doit faire rissoler une belle tranche de jarret de veau, il est forcément ému.

 

   A ce stade, nous commençons à voir que la compréhension d'un texte n'est pas un processus d'addition d'éléments nouveaux à des connaissances déjà engrangées. La compréhension implique une interaction entre un texte et le monde intérieur du lecteur. Elle enrichit et transforme ce monde intérieur : nous disons que certains textes nous marquent. Comprendre c'est prendre avec soi. Nous parlons d'assimiler un texte, de digérer une information. Parfois nous relisons un texte pour mieux nous en imprégner, dans une recherche sans fin. Ce peut être aussi bien une longue lettre, qu'un livre de cuisine ou un texte religieux.

 

   La sensibilité d'un lecteur, sa formation et sa culture jouent un rôle fondamental dans sa compréhension d'un texte. Chacun fait sa propre lecture en privilégiant certains éléments au détriment du reste. La recette de l'osso-bucco laissera sans doute de marbre un atrabilaire et remplira d'émotions un cuisinier. Tout comme la beauté dans la phrase de Hume citée ci-dessus, la vérité d'un texte est avant tout dans l'esprit et dans le cœur du lecteur. A titre d'exemple, pensons à la lecture de la Bible par les témoins de Jéhovah : ils sont persuadés d'y lire en direct la parole de Dieu, avec des interprétations étranges; mais l'étrange est peut-être la vraie marque du divin.

 

Mieux lire un texte

 

   Nous savons bien que les questions et surtout les réponses qui en découlent, sont un moyen puissant pour apprendre et comprendre. Appliqué à un texte, le questionnement est une méthode classique et efficace pour en améliorer la compréhension. Que dit ce texte, comment le dit-t-il et pourquoi, qu'apporte-t-il de nouveau, sont des questions de base. La recherche des omissions d'un texte est tout aussi instructive. Le lecteur peut également s'interroger sur les point forts et les points faibles d'un texte, sur ce qu'il a aimé et ce qui lui a déplu. En pratiquant ce questionnement un lecteur améliore grandement son interaction avec le texte. Dans le cas d'un texte ancien ou venant d'une culture éloignée de la nôtre, s'interroger sur l'environnement culturel de l'auteur fait aussi partie d'une bonne pratique de la lecture.

 

   La lecture d'un livre se pratique de bien des manières. Le livre peut être feuilleté, lu par morceaux et sans ordre imposé, lu du début à la fin puis relu d'une autre manière. Il est même possible d'écrire sur un livre. Par ailleurs, la lecture se fait au rythme du lecteur, dévoré d'un trait, ou dégusté par petites tranches, abandonné sans retour ou repris plus tard. Et pendant tout ce temps, le texte nous attend immuable.

 

Comprendre un film

 

   Tout comme un livre, la pellicule d'un film est immuable, mais la belle liberté de la lecture a disparu quand nous regardons un film. Nous voyons habituellement le film du début à la fin au rythme imposé par le metteur en scène et le monteur. Pas de retour en arrière possible; nous saisissons ce que nous pouvons au fur et à mesure de la projection.

 

   Comprendre au sens de se faire une idée claire n'est pas de mise ici. Il suffit d'assister à une discussion entre les spectateurs d'un film pour constater que l'on peut ressortir de la projection en n'ayant pas vu les mêmes choses que le voisin et en ayant ressenti des émotions différentes. Les mots, les sons et les images que nous avons attrapées au vol résonnent en nous et produisent des idées et des émotions qui dépendent de nos capacités propresà raisonner et à résonner. Le metteur en scène et les acteurs ont voulu communiquer certaines idées et produire certaines émotions mais le film en véhicule bien d'autres encore. Symétriquement, le spectateur comprend ce qu'il peut; il crée sa propre histoire sur la base d'omissions et de malentendus. Ici, la compréhension nécessite une implication personnelle et signifie clairement prendre avec soi ce que l'on peut attraper.

 

Comprendre l'éphémère

 

   Un discours, une représentation théatrale, un concert sont autant d'expériences éphémères. Elles sont éphémères car elles ne se reproduisent jamais deux fois de la même façon. Ainsi, un soir donné, une représentation théatrale ou un concert peuvent être exceptionnels en raison de la qualité du jeu et de l'intensité de l'émotion partagée avec le public. De telles expériences sont uniques, c'est ce soir là qu'il faut être présent. Par ailleurs, ces manifestations sont éphémères par construction. Il n'est pas prévu que le spectateur revienne une deuxième ni une troisième fois, même si cela reste possible.

 

   Il nous arrive de sortir d'une représentation avec le sentiment d'être passé à côté de quelque chose. Nous ne sommes pas satisfaits de ce que nous avons perçu, nous avons une impression d'incohérence, ou encore nous avons entraperçu quelque chose qui nous intrigue. Il est alors possible de retourner au concert ou au théâtre, ou encore d'utiliser un enregistrement que nous passerons une ou plusieurs fois. Nous allons ainsi enrichir l'image que nous avons en tête, la rendre plus complète et peut-être plus cohérente. Ce faisant, nous étendons notre compréhension, nous nous rapprochons de l'œuvre sans jamais l'embrasser complètement.

 

   Revoir un film ou une pièce de théâtre, tout comme relire un livre d'ailleurs, n'est pas la simple réédition d'une action déjà accomplie. Le spectateur ou le lecteur sait déjà quelque chose, il a perdu son innocence première, il est différent. Quand le philosophe disait que l'on ne se baigne jamais dans le même fleuve, avait-il en tête que non seulement l'eau mais aussi le baigneur étaient différents ?​

 

Le sens des choses

 

   Plus nous avançons et plus la signification du mot comprendre s'éloigne de la belle définition de départ : se faire une idée claire. Plus nous progressons et plus l'objet que nous voulons comprendre devient flou, avec des sens multiples et mal définis, plus les idées, la culture, la manière d'être de la personne qui cherche à comprendre jouent un rôle important dans le processus. Est-ce le sens du mot comprendre qui se dilue ou sommes-nous sur la route d'une compréhension plus fine d'objets plus délicats ?

 

   La loi fondamentale de la mécanique appartient au monde de la physique classique. Ce qui est très particulier et merveilleux avec la physique, c'est qu'elle explique la totalité du monde fermé dans lequel elle fonctionne. La première étape de la résolution d'un problème de physique est une opération de simplification, quasiment de purification au sens des alchimistes : il faut éliminer tout ce qui n'a rien à voir avec la question posée. Regardons le spectacle d'une vague sur le point de déferler avec la lumière du soleil qui la rend translucide et essayons de comprendre sa forme. Cette-ci dépend du vent, de la masse et de la vitesse de la vague, de la profondeur de l'eau, etc ... mais absolument pas de sa couleur et encore moins de l'émotion du spectateur. Une fois éliminés les éléments parasites, nous pouvons commencer à traiter le problème de la forme, qui n'est pas très simple en l'occurrence. L'apprentissage de la physique commence par l'apprentissage du tri préliminaire. Notons que cette opération se retrouve dans le traitement de tous les problèmes pratiques, nous éliminons tout ce qui nous semble secondaire jusqu'à l'émergence d'un problème clair. Savoir si le tri a été bien fait est facile en sciences car un mauvais tri produit une mauvaise solution. Dans les autres cas, chacun trie à sa manière, sans pouvoir vérifier complètement la pertinence de ses choix. Certains sont persuadés qu'une idée claire est forcément une idée vraie alors que, bien souvent, elle n'est que le résultat d'une vision très partielle des choses. D'autres diront qu'il vaut mieux une idée imparfaite que pas d'idée du tout. Nous aimerions bien voir les choses comme elles sont, mais cette belle candeur n'a vraiment aucun sens.

 

  L'expérience est fondamentale en science. Dans les sciences dures, l'expérience est reproductible : dans deux environnements identiques, une même expérience donne toujours le même résultat, et ce résultat est bien sûr indépendant de l'opérateur. Le monde de la physique est le monde de la nature, il est immuable et universel. Ce schéma est beau, simple et facile à comprendre.

 

   Quand ensuite nous sommes passés à la compréhension d'un texte, nous avons fait un saut très important. Nous avons quitté la nature pour nous intéresser à une production humaine. Nous nous sommes rassurés en notant que le texte était immuable, mais derrière le texte se trouve un auteur que sa production dépasse et, devant le texte, un lecteur qui ne comprend pas tout et souvent de travers. Une deuxième lecture d'un texte ne produit pas le même effet que la première et deux lecteurs différents ne lisent pas la même chose. Nous sommes très loin de la compréhension d'un phénomène physique mais, comme nous aimons les idées simples et claires, le schéma de l'expérience de physique va nous influencer dans la compréhension de la lecture.

 

   La troisième étape nous a conduit à considérer des expressions éphémères comme peut l'être une pièce de théâtre. Dans le théâtre, le seul élément solide auquel nous pourrions nous raccrocher est le texte de la pièce mais le théâtre n'est pas dans le texte, il est dans la représentation. Il est dans ce rite étrange où quelque chose se joue entre le public et les acteurs. Ce qui reste à l'arrivée, ce sont des émotions et des idées diverses dans la tête et le cœur des spectateurs. Pour un esprit un peu rigoureux, nous sommes ici à la limite du domaine où l'on peut encore utiliser le mot comprendre.

 

Entracte

 

   A ce stade, une petite voix me murmure à l'oreille : Cesse de te plaindre des imperfections de notre compréhension. Au-delà des intentions de l'auteur, les lecteurs et les spectateurs perçoivent des choses qui se ressemblent. Ils ne confondent pas Œdipe et Robin des bois. Personne ne confond une belle vague avec une brouette. Ce qui est vraiment fantastique, c'est que les gens puissent comprendre les mots et partager leurs sens.  J'ai envie de répondre que ce n'est pas mon objet ici, mais je dois dire aussi que cette petite voix a raison.

 

   Et une autre petite voix me dit aussi de faire attention avec Héraclite. Elle me susurre cette phrase de Jorge Luis Borges dans Enquêtes : "Chaque fois que je me rappelle le fragment 91 d'Héraclite tu ne te baigneras pas deux fois dans le même fleuve, j'admire l'adresse de sa dialectique : en effet, la facilité avec laquelle nous admettons le premier sens le fleuve n'est pas le même, nous force secrètement à accepter le second, je ne suis pas le même, et nous laisse l'illusion de l'avoir inventé". Et la petite voix rajoute que peut-être Héraclite parlait de bien d'autres choses que de baignade.

 
Acte II

 

Pour le ver de terre, le monde est infini

(Mao Tsé-toung)

 

Comprendre le monde

 

  Nul ne peut survivre de manière autonome sans une certaine intelligence de son environnement. Confondre en permanence une boulangerie et une vespasienne, une pharmacie et un bureau de poste ou encore un garde républicain et un réverbère rend la vie quotidienne très difficile. Nous devons donc comprendre la fonction de quelques éléments de notre environnement pour survivre au jour le jour.

 

   Il en est de même dans le monde animal. L'adaptation de l'animal sauvage à son environnement passe aussi par la reconnaissance de différents éléments utiles ou dangereux, préalable nécessaire à un comportement adapté. Le jeune fou de Bassan qui n'apprend pas comment pêcher son poisson meurt de faim assez vite. L'antilope qui ne respecte pas le code de bonne conduite autour de la mare ne fait pas de vieux os. Il en est de même pour les animaux domestiques ayant encore un peu de liberté comme les brebis ou les chèvres. Un amoureux des chats vous expliquera en détail comment son animal est arrivé à dresser toute une maisonnée pour que ses emplacements préférés soient toujours accessibles et pour qu'on lui serve ses mets préférés au bon moment. Beaucoup d'êtres humains sont bien plus maladroits qu'un chat dans la vie quotidienne.

 

   Nous ne savons pas très bien ce que l'animal comprend de son environnement, ni comment il le comprend. Nous ne voyons que le résultat et nous en déduisons que quelque chose a dû être compris pour arriver à un bon résultat. C'est un peu court, mais nous n'avons pas fait beaucoup mieux à propos de la compréhension de la loi fondamentale de la mécanique ou de la recette de l'osso bucco au chapitre précédent.

 

   A moins de dominer complètement le monde, ce qui est une position pathologique assez rare, notre point de vue sur le monde détermine largement ce que nous pouvons en comprendre. Pour mesurer l'importance de ce point, il suffit de se mettre à la place d'un ver de terre ou d'un moustique. La définition du point d'observation est particulièrement importante lorsqu'il s'agit du premier des animaux, c'est à dire l'homme, aussi allons-nous commencer par l'étude de la position de l'homme dans le monde en partant de ce que nous en dit la Bible.

 

Régner sur la création

 

   Au tout début de la Bible, dans les premières pages de la Genèse, se trouve une description très claire de la relation de l'homme au monde. Il est intéressant de l'examiner de près car pour bon nombre d'occidentaux, croyants ou non, notre manière de penser notre place dans le monde est imprégnée du récit biblique.

 

   La Genèse dit que Dieu créa d'abord la terre et les animaux, puis il créa l'homme à son image et il lui donna la terre pour royaume, afin qu'il la remplisse de sa descendance et la soumette. Ainsi Adam, créé à l'image de Dieu, est en face de la création sur laquelle il va régner. Étant lui-même une créature, il occupe dans ce monde une position dominante pour bien voir ce qui l'entoure. Nous noterons au passage que Dieu n'a rien dit à Adam sur le partage du royaume entre tous ses descendants. Il en est résulté de grands désordres dont la Bible parle beaucoup sans apporter de réponse satisfaisante, désordres qui durent encore aujourd'hui, y compris au Proche-Orient.

 

   L'idée selon laquelle chacun de nous règne sur le monde qui l'entoure est tout à fait acceptable dans notre société. Ne sommes-nous pas les rois du monde dans nos moments de grande euphorie ? En temps ordinaire, notre royaume est plus limité : il comprend en général une maison, une famille, des amis, une voiture ou un bateau, voire un peu plus.  Dans certains cas, ce royaume peut être très petit et se réduire à notre monde intérieur : c'est notre dernier espace propre. Dans tous les cas, l'idée de règne est indissociable de notre dignité.

 

   Il va de soi, dans cette vision du royaume, que l'homme est capable d'embrasser le monde dans sa totalité. Cette tâche n'est pas encore achevée mais, en associant les talents des meilleurs et avec beaucoup de travail, nous allons y arriver. Pour illustrer cette démarche, il est habituellement fait appelà l'exemple de la conquête spatiale ou de la physique des particules subatomiques. Mais dans le monde qui nous entoure il y a beaucoup plus que la mécanique et la physique. Pour le reste, demandez-vous, comment ça marche ? Eh bien, nous avons vu que ce n'est pas tout à fait pareil, mais nous allons faire comme si c'était la même chose. Cette manière d'expliquer le fonctionnement du tout en généralisant ce qui se passe dans une petite partie est bien pratique et en même temps très pernicieuse. Remarquons que la vision scientiste de la maîtrise progressive du monde par le développement de la science est dépassée depuis longtemps, mais, en l'absence d'un modèle alternatif simple et compréhensible par tous, elle est encore très présente de manière plus ou moins consciente. De plus, elle est parfaitement en accord avec la tâche assignée par Dieu à Adam et à sa descendance : maîtriser le monde, ce qui explique que la vision scientiste puisse se maintenir aussi bien.

 

   Un corollaire de cette présentation dit que tous les hommes sont en face du même monde. Nous savons que les hommes ne voient pas exactement la même chose en regardant le monde, mais ces différences sont dues, nous dit-on, au fait qu'ils n'ont pas la même culture. Nous voyons là pointer le nez d'un débat surréaliste sur la valeur des différentes cultures, valeur qui se mesure, entre autres critères, par la capacité à maîtriser le monde, même quand cette maîtrise se réduit à un saccage irréversible. Mais ceci nous écarte de notre propos. Pour revenir aux hommes, il faut ajouter qu'ils ont été créés sur le même modèle et, au-delà des différences culturelles, ils sont fondamentalement semblables. Cette hypothèse radicale a le grand mérite de simplifier considérablement le débat; elle permet d'avancer en évitant le piège des questions inutiles.

 

   Ainsi donc les hommes sont fondamentalement semblables en face d'un monde commun accessible à chacun, avec plus ou moins de finesse selon ses moyens. Cette idée est largement partagée dans notre monde occidental où les traces de la Bible sont présentes partout. Il va falloir aller voir comment tout cela fonctionne en pratique et nous préparer à quelques déceptions.

 

Le monde des gentils

 

   Quand nous parlons de comprendre le monde, une grande difficulté vient des autres.  Certains pensent que nous pouvons nous contenter de comprendre les animaux qui, eux, nous comprennent, mais en général la question de comprendre les autres hommes se pose rapidement. Heureusement, dans le monde des gentils cette tâche n'est pas si difficile. Certes la compréhension n'est pas immédiate, mais en faisant des efforts pour surmonter la barrière des différences culturelles et linguistiques, elle est à la portée de chacun de nous. C'est avant tout une question de tolérance : il suffit de tolérer nos inévitables différences. Les chantres de la similitude expliquent que dans toutes les cultures les hommes partagent des sentiments semblables, ils sont amoureux, joyeux, contents, attentifs à leurs enfants et à leurs proches, mais aussi inquiets, effrayés, en colère, ... Tous poursuivent des objectifs très semblables : ils veulent vivre confortablement, sans souffrir ni de la faim ni de la maladie, en paix avec les autres et confiants dans le lendemain. En un mot, ils veulent vivre heureux.

 

  Si cette aspiration légitime au bonheur n'est pas un objectif qui vous suffit, c'est en tous cas ce à quoi nous engage fortement la société. Cet hédonisme nécessite impérativement d'être validé par le regard de l'autre. Toutes les occasions d'être vu constituent des moments de triomphe. Passer à la télévision est l'exploit ultime et ce spectacle est suivi avec intérêt par beaucoup, comme une consécration. Les selfies et les réseaux sociaux sont les moyens habituels d'afficher publiquement et à faible coût notre réussite personnelle. Cet hédonisme nécessite aussi l'existence d'un groupe d'amis qui sont des témoins et des partenaires poursuivant un même objectif : être heureux ensemble. Pour accéder au bonheur il faut aussi un minimum de biens matériels; il faut donc être un consommateur avisé naviguant habilement parmi les offres commerciales et en faire profiter ses amis. Enfin, l'exercice nécessite une ambiance particulière. Il faut vivre en paix avec son entourage, ne pas se laisser mettre la pression, comprenez par là qu'il faut éviter toutes les causes de désagrément, de contrariété ou de tension et refuser les situations conflictuelles qui sont insupportables et même inadmissibles.

 

   Malgré tout, même dans le monde des gentils il existe des conflits entre des personnes ou des groupes. Une première réponse consiste à dire que l'attention à l'autre permet de dissoudre ces conflits si chacun y met du sien, ce qui est parfois un peu court. Une deuxième réponse, plus construite, fait intervenir la raison : il suffit d'être raisonnable pour trouver une solution pacifique à tous les conflits ou, au moins, arriver à un consensus qui va permettre de dépasser les désaccords. Les conflits non résolus sont donc le résultat de la mauvaise foi, de la mauvaise volonté ou de la déraison.

 

   Quand nous observons les guerres, les conflits armés, les révoltes, les soulèvements, les attentats qui ravagent certaines parties du monde, nous pouvons douter de la pertinence des idées développées ci-dessus. Des explications complémentaires nous sont heureusement proposées pour comprendre le grand bazar du monde. Au delà de la mauvaise foi, de la mauvaise volonté et de la déraison, il faut prendre en compte la méchanceté de certains hommes et, en allant vers une analyse psychologique qui se veut plus profonde, intégrer la part d'ombre qui existe dans l'âme humaine. Pour les conflits majeurs, il existe des arguments d'un niveau encore supérieur. Nous voyons alors apparaître la lumière et les ténèbres, les bons et les méchants, jusqu'à évoquer le rôle de Satan lui-même. C'est ainsi qu'un président américain a parlé de la lutte de l'Axe du Bien contre l'Axe du Mal. Rassurez-vous cette révélation ne lui est pas venue de la prière qu'il adressait publiquement à Dieu avant toute décision importante, elle a été retrouvée dans le discours que ses conseillers avaient écrit pour lui.

 

   Ainsi, le modèle des relations de l'homme au monde et des hommes entre eux n'est pas remis en cause par la violence, mais son champ d'application est réduit. Ce modèle ne s'applique qu'aux êtres qui sont dans la lumière, loin des obscurantismes et des archaïsmes. En un mot, ce modèle s'applique au monde des gentils de notre belle civilisation occidentale et de quelques civilisations amies, monde que nous nous employons à étendre sur toute la terre.

 

   Cette vision du monde est très souvent présente en arrière-plan dans les comportements, les réactions et les discours que nous pouvons observer ou entendre autour de nous. Pensons à la maxime de Lou Ravi : Si tu diffères de moi, loin de me léser, tu m'enrichis.

 

Le théâtre, la télévision et l'école

 

   Dans les temps anciens, le théâtre a joué un rôle fondamental en expliquant comment fonctionnait le monde et quels rôles nous pouvions y tenir. La littérature a amplifié cette action en campant de nombreux personnages auxquels nous avons pu nous identifier ou nous opposer. Actuellement, c'est la télévision omniprésente qui joue l'essentiel de ce rôle. Quand les studios américains envahissent le monde avec leurs séries télévisées, ils font beaucoup plus que vendre du divertissement, ils vendent leur vision du monde et les modèles de comportement qui vont avec. Nous sommes en présence d'une véritable opération d'imprégnation culturelle de la planète, présentée comme une simple entreprise commerciale. C'est habile car nous savons tous que le commerce, c'est bien. Si vous doutez de ce qui précède, observez les expressions, les gestes et les rôles des gamines de douze ans quand elles sont entre elles, puis allez regarder leurs sitcoms favoris. Tout aussi instructif est l'étude de des émissions à destination des jeunes enfants : le conditionnement commence très tôt.

 

   L'école a été de tous temps le lieu de l'apprentissage du langage et de la découverte du monde. C'était un lieu où les élèves construisaient leur monde intérieur sous l'autorité plus ou moins respectée des maîtres. L'écoute des professeurs et la lecture des livres étaient, à côté de l'imprégnation par le milieu familial, les deux grandes sources de la connaissance, la première étant une voie officielle et la seconde une voie plus personnelle, éventuellement subversive. Il était alors possible de demander à l'école d'intervenir avec autorité et d'expliquer certaines choses comme le civisme ou les valeurs de la République. La situation a beaucoup évolué avec la multiplication des sources d'information : télévision, internet, réseaux sociaux sont de nouveaux dispensateurs de connaissances qui n'empruntent pas les circuits de l'autorité. Tout et son contraire est accessible sur internet, du plus sublime au plus crasseux. Chacun peut y déposer sa production pratiquement sans contrôle. C'est à l'internaute de trier en utilisant son esprit critique.

 

  L'école reste toujours un lieu où les élèves construisent leur monde intérieur mais elle n'a plus le monopole des modèles et l'autorité de l'enseignant repose plus que jamais sur sa capacité à s'imposer personnellement. Si la fonction de transmission des connaissances est en perte de vitesse, le rôle de socialisation demeure bien vivant : l'école continue d'être le creuset où les élèves apprennent à vivre ensemble et à trouver puis accepter leur juste place. L'instruction a cédé la place à l'éducation.

 

Les métiers et l'environnement social

 

  Au-delà de l'école, les formations professionnelles puis les métiers que nous exerçons marquent profondément notre vision du monde. Il n'est pas innocent d'être architecte, médecin, maitre-nageur, avocat, ingénieur, peintre ou jardinier. Même si chacun est persuadé d'en savoir assez pour comprendre le monde, ce qui est très surprenant, les points d'observation et les pratiques courantes des uns et des autres sont bien différents.

 

   La famille, le milieu social ou une religion, sont aussi de grands pourvoyeurs de représentation du monde. Nous voyons apparaître là une grande diversité car chaque milieu transmet des images qui lui sont propres, des images valorisantes qui expliquent à quoi servent, selon le cas, les chefs d'entreprise, les ouvriers, les employés municipaux, les médecins, ... . Quant aux religions, elles nous en disent encore plus, avec une variété incroyable d'explications du monde et de rôles à jouer. 

 

   Enfin, le lieu où nous vivons a une grande influence. Une cité de Marseille, un immeuble haussmannien du 16° ou un élevage de brebis de l'Aveyron n'offrent pas les même points de vue sur le monde.

 

Et au delà des frontières ?

 

   En changeant de continent, de culture ou de langue nous avons parfois le sentiment de changer de monde. Quand une femme nous dit avec beaucoup de sérieux et de sincérité : Une femme musulmane est semblable à un diamant de grand prix; elle doit être protégée. Ce n'est pas un vulgaire objet offert aux regards de tous et c'est pour cela que le hijâb nous a été prescrit, pour nous protéger, nous pouvons avoir du mal à comprendre. Quand un pape qui s'est beaucoup impliqué en Afrique déclare : Le contrôle de soi et la chasteté sont les seuls moyens sûrs et vertueux pour mettre un terme à la tragédie du sida, il nous parle de très loin. On pourrait encore citer ce responsable américain expliquant que l'invasion de l'Iraq allait être une promenade de santé avec des soldats américains accueillis partout en libérateurs. Il faudrait aller encore plus loin, au Japon, en Chine ou en Inde pour constater qu'il existe des représentations fondamentalement différentes du monde dans lequel nous vivons.

 

  Ainsi, la réalité du monde n'est pas gravée dans le marbre. Chacun de nous a une vision très limitée constituée de fragments d'un monde infini et, pour compliquer encore les choses, notre vision n'est pas la même que celle du voisin. Pour revenir à la science, elle n'a mis de l'ordre que dans une toute petite partie du vaste monde, tout le reste étant un immense bazar.

 

Percevoir le monde

 

   Notre présence dans le monde est une présence consciente. Nous sommes dans le monde, nous l'observons et nous pouvons bien sûr nous observer dans ce monde. Nous avons chacun notre point de vue, notre position dans l'espace et dans le temps et chacun voit midi à sa porte.

 

   Nous percevons le monde au moyen de nos sens qui produisent des stimuli envoyés au cortex. Selon des études récentes en neurobiologie, ces stimuli interagissent avec des informations que nous avons peu à peu structurées dans notre cerveau. La quantité d'information que nous recevons est considérable mais le cerveau en rejette la plus grande partie. Il rejette ce qu'il juge inutile, ce qu'il ne veut pas reconnaître pour diverses raisons et, plus important encore, ce qu'il ne peut pas reconnaître faute de structures d'accueil adéquates. La science nous explique pourquoi il y a des gens qui ne voient pas ce qu'ils ont sous les yeux, d'autres qui ne veulent rien savoir et enfin ceux qui ne comprennent rien. Dans le cas particulier de la vue, les stimuli interagissent avec les images que nous avons construites dans notre cerveau et que nous utilisons par ailleurs dans nos rêves : le mécanisme principal de la vue est la reconnaissance de choses déjà vues. Le processus de perception a ainsi une très forte composante personnelle. Pour prendre un exemple, imaginons la promenade en forêt d'un citadin irréductible, accompagné d'un forestier et d'un peintre. Tous les trois ont sous les yeux le même paysage mais ne voient pas les mêmes choses. Pour chacun des trois, l'information va se loger dans les structures mentales qu'il a constituées au long de sa vie, selon sa formation et sa pratique.

 

   Ainsi donc, nous ne percevons que quelques facettes du monde infini que nous habitons, chacun à notre manière. Les divergences entre les récits des témoins d'une même scène sont bien connues; elles sont une belle illustration des modalités de fonctionnement de nos perceptions. Rien d'étonnant si nous constatons tous les jours que les autres ne comprennent pas les mêmes choses que nous, constatation qui se traduit habituellement par l'exclamation : ces imbéciles ne comprennent donc rien !

 

Des bases communes pour organiser le grand bazar

 

   En quoi sommes-nous semblables, nous qui vivons dans un monde aux multiples facettes et qui ne voyons pas les mêmes choses ? Cette question se pose à l'échelle de la planète mais aussi au sein des groupes sociaux de plus en plus réduits, jusqu'aux familles ou aux groupes d'amis. En fait, tout dépend de la distance depuis laquelle nous observons l'humanité et de ce que nous voulons tirer de notre observation. Nous sommes dans la même situation quand nous observons une dune de sable : de loin tous les grains de sable sont identiques alors que de près la diversité peut être étonnante.

 

   Dans toutes les cultures, les hommes présentent de nombreux traits communs. Ils ont besoin de se nourrir et d'être à l'abri des intempéries. Ils ont des enfants et une famille. Ils vivent en groupes plus ou moins étendus. Ils éprouvent des émotions et des sentiments que chacun croit reconnaître au-delà des barrières de la langue et de la culture. Ils se parlent. Et ainsi de suite ... Par ailleurs, ils partagent nombre de ces traits avec les animaux. Comme les animaux sociaux, les hommes savent plus ou moins bien cohabiter et échanger des biens, des services, des émotions et des sentiments. Mais ils ne sont pas seulement des animaux : ils peuvent aussi se parler, échanger des idées et s'associer dans des projets politiques, culturels, techniques ou guerriers. Ils édifient de grandes entités politiques comme l'Europe, les Etats-Unis ou la Chine. Ils ont des philosophes et des prêtres qui leur expliquent pourquoi ils sont sur cette terre et ce qu'ils doivent y faire. A l'évidence, tout ceci dépasse de très loin ce que font les animaux, et les éthologues qui nous donnent des leçons sont des imposteurs.

 

   Pour faire fonctionner les grands systèmes sociaux, un minimum de coopération entre les individus est nécessaire. La doctrine libérale nous explique qu'une communauté d'intérêts bien gérés peut tenir lieu de vision commune du monde. Pour le reste, il suffit de créer des espaces où chacun pourra vivre plus ou moins bien sa différence. La doctrine libérale s'accommode très bien de la diversité des grains de sable : à vrai dire elle s'en fout. Dans les sociétés où règne une idéologie officielle, ce qui n'est bien sûr pas le cas du monde libéral, la diversité des grains de sable est moins bien supportée. C'est le cas quand une religion envahit tout l'espace et veut tout régenter. C'est aussi le cas quand une technocratie omniprésente entreprend de tout réglementer, pour notre plus grand bien.

 

  Heureusement qu'il n'est pas nécessaire de vivre dans le même monde pour vivre en société. Il suffit que nos différentes visions puissent cohabiter sans trop de heurts, habillées du manteau de la culture dominante. Le développement de visions compatibles a minima est une des fonction de l'école, mais elle n'est pas seule; tout un ensemble de rites contribue à façonner une communauté. Au premier plan nous trouvons le rite de l'information partagée quotidiennement, à la télévision, à la radio, dans la presse, sur internet, dans les réseaux sociaux, ...  Et puis il y a les grands rites ponctuels comme les fêtes, les vacances, la rentrée, les grèves, les défilés, les rencontres sportives et aussi les guerres. Certains rites sont planétaires : plus d'un milliard de mâles iront en même temps pisser leur bière lors de la mi-temps de la prochaine finale de la coupe du monde de football. Impressionnant, n'est-ce pas ? Ainsi les habitants d'un même pays, parlant la même langue et partageant plus ou moins la même culture, peuvent avoir le sentiment de vivre dans un monde commun, même quand cette communauté est loin d'être évidente. Et n'écoutons pas le grincheux qui nous dit que tout cela est superficiel et que les participants à une même grand-messe ne sont pas tous des croyants.


Le langage pour ordonner le monde

 

   La construction d'un modèle du monde à l'intérieur de nos têtes n'est pas une activité solitaire, c'est avant tout une entreprise collective qui se conduit à l'aide d'un langage et dans une société donnée. Nommer les choses est une nécessité pour mettre de l'ordre dans notre tête. Quand nous disons le mot arbre, tous les arbres du monde viennent se ranger derrière ce mot. Nous pouvons ensuite parler des arbres avec les autres, même si l'indien d'Amazonie n'a pas en tête les mêmes arbres que le lapon vivant dans sa taïga. De la même manière, nommer les couleurs est fondamental pour les classer dans notre tête et les reconnaître, puis pour en parler avec d'autres. Nous ne savons pas si l'autre voit la même chose que nous mais ce n'est pas la question; il suffit qu'il dise le même mot que nous en face d'une couleur donnée.

 

  Nommer les choses, c'est les faire exister, c'est créer la possibilité du monde commun dont nous avons besoin pour communiquer et vivre ensemble. Quand notre interlocuteur nous dit En réalité ..., A vrai dire ..., Nous savons tous que ..., il invoque cet hypothétique monde commun et nous dit à sa manière : Venez dans mon monde et nous pourrons nous parler.

 

   Les mots ne sont pas seulement des outils pour désigner; ils nous sont livrés avec un mode d'emploi. Dès le départ, ils sont chargés d'un sens que nous assimilons en même temps que le mot lui-même. Cela se voit bien quand nous passons d'une langue à une autre : nous ne disons pas les mêmes choses et les traducteurs ne peuvent que trahir, parfois avec talent . Et ce sont ces mots que nous utilisons pour construire notre réalité. De ce fait, notre réalité est, pour l'essentiel, le résultat d'une construction sociale élaborée dans une langue et une culture données. Partis sur des bases bien différentes, comment pourrions nous vivre dans le même monde de Tokyo à Ushuaia et de la Sibérie aux falaises du pays Dogon.

 

  Nous n'avons guère le choix quand, enfants, nous acceptons les mots avec leur charge de sens. L'apprentissage du langage nous demande un énorme effort critique pour mettre en relation les mots et les choses. Critiquer les mots ne pourra se faire que dans un deuxième temps, lors d'un retour sur nous-mêmes. Cette deuxième étape est nécessaire et sans fin, mais bien peu s'y risquent.

 

Penser le monde

 

  Si comprendre c'est tout prendre avec soi alors il n'est pas possible de comprendre un monde beaucoup trop vaste. Nous sommes en même temps observateurs et acteurs dans ce monde aux facettes innombrables et toujours changeantes et nous ne faisons qu'entrevoir les êtres et les choses. Par contre, si comprendre signifie chercher du sens, établir des liens, alors oui, il est possible de comprendre le monde. Cette opération dépasse de beaucoup la simple observation, elle participe à la construction du monde. C'est une tâche sans fin que l'humanité poursuit depuis son origine. Elle implique les penseurs, les savants, les poètes, les artistes et finalement chacun de nous, car nous contribuons tous, à notre place, à façonner le monde en disant ce que nous en comprenons, ce que nous approuvons et ce que nous refusons. En regardant le vaste monde, il semble qu'il reste encore du travail à faire.

 
Acte III

 

Les autres sont comme les étoiles,

très nombreux.

(Proverbe persan)

 

Regarder et écouter l'autre

 

   Commençons par l'observer de loin : c'est une silhouette de cowboy qui marche vers nous au début d'un western. Nous remarquons sa démarche et son accoutrement et déjà nous croyons deviner quel rôle il va jouer. Il approche et nous voyons ses mains et ses armes, nous apercevons la couleur de sa peau, sa barbe, son regard. Notre héros approche encore et nous voyons son visage en détail, nous devinons son état d'esprit. Puis il rejoint un autre individu et nous entendons sa voix, son intonation, son accent et nous comprenons alors à qui nous avons affaire. Par la suite, chacune de ses actions va nous permettre de le comprendre encore mieux, de partager son intimité en quelque sorte. Voila enfin quelque chose de simple dans ce monde compliqué; le cinéma est magique car il suffit de regarder et d'écouter pour comprendre l'autre. Il faut dire que l'acteur nous aide beaucoup : il joue bien son personnage en utilisant des codes que nous partageons. Ainsi, en le regardant et en l'écoutant nous reconnaissons des signes, des attitudes, des expressions et des intonations que nous savons traduire en terme d'émotions, de sentiments et d'intentions. Au cinéma, l'acteur sait quelle image il doit donner et il agit en conséquence pour un spectateur qu'il ne voit pas.

 

   Dans la vie quotidienne aussi, nous commençons à nous faire une image de l'autre dès que nous l'apercevons. Même quand il semble indifférent à l'impression qu'il produit, il en est plus ou moins conscient et il peut imaginer la façon dont les autres le voient. Qu'il se montre sans fard et sans manières ou, au contraire, dans un rôle très travaillé, à grand renfort de tenues, de maquillage et de postures, il est toujours un personnage pour son entourage. Et, bien sûr, l'observateur que nous sommes est aussi un personnage pour le reste du monde. Nous jouons souvent notre rôle pour nous mêmes, sans attendre de retour des gens qui nous entourent. Et nous jouons aussi en groupe, que ce soit au travail ou au cours de réunions diverses, avec des effets de miroir, chacun répondant au jeu qu'il voit chez l'autre. Les habits et les attitudes sont décryptés à travers des codes dont nous ne sommes pas toujours conscients mais qui sont bien réels. Ainsi, il est impensable de ne pas arriver très dignement vêtus dans certaines circonstances alors que dans d'autres il est nécessaire d'être mal fagoté et mal rasé. A titre d'exemple, dans certaines entreprises de pointe, la décontraction vestimentaire et les relations directes avec tout un chacun sont une obligation : cela prouve que l'on est dégagé des conformismes stériles et ouvert à tout.

 

   Quand les gens se rapprochent et commencent à se parler, le contexte de leur conversation est riche de signes, même quand leur conversation est légère et futile. L'attitude, les gestes et les expressions d'un interlocuteur, qu'il soit raide et fermé ou détendu et ouvert, disent beaucoup à celui qui sait écouter et observer. La manière de parler, le choix des mots, ce que l'on dit et ce que l'on ne dit pas sont chargés de signification. Ensuite, notre interlocuteur peut nous parler sans se cantonner dans des considérations météorologiques, nous permettant ainsi de le connaître mieux. Rassurons-nous, cette étude de l'autre n'a lieu que si l'un au moins des interlocuteurs est intéressé, ce qui est rare. De plus, cette pratique est très souvent mal vue : la politesse nous demande de rester à la surface de ce que nous entendons.

 

   L'observateur peut analyser son vis-à-vis selon une grille psychosociologique de son cru et le classer dans une typologie personnelle en gardant ses distances. Il peut aussi réagir avec empathie, en laissant ses observations résonner au fond de lui-même. Si la première méthode semble a priori plus objective, la seconde a ses mérites. Elle est à la portée de tous, elle ne s'embarrasse pas de logique et elle se montre parfois très efficace.

 

   Se mettre à la place de l'autre est la base de l'empathie mais c'est un art subtil et délicat. Croire que, mis dans les mêmes situations, nous éprouvons tous les mêmes choses est le point de départ d'une utilisation perverse de l'empathie. L'idée même que deux personnes puissent se trouver dans la même situation est déjà une aberration. Imaginer ensuite que nous réagissons tous de la même façon est une stupidité dangereuse. L'empathie nécessite de rester à distance et de nous souvenir que l'autre n'est pas nous. Il faut imaginer la réaction de l'autre en fonction de ce que nous en connaissons ou de ce que nous en devinons, et nous garder de conclure rapidement quand nous ne connaissons rien. Les fausses interprétations sont courantes au sein d'un même groupe social, quand les gens pensent se comprendre. Elles sont quasiment inévitables quand l'autre appartient à une autre culture dont nous ne connaissons rien.

 

  Enfin, l'empathie n'est pas un exercice neutre. Elle provoque parfois chez le pratiquant des réactions très fortes allant de l'élan spontané d'affection jusqu'au rejet profond de l'autre, sans que ce dernier soit directement en cause. Tout cela peut provenir des résonances plus ou moins plaisantes que l'observateur ressent en fonction de son propre passé.

 

Comprendre l'autre ? Pourquoi ?

 

   Toute une cohorte de spécialistes fait profession de comprendre l'autre : sorciers, gourous, coachs, prêtres, conseillers de tout poil, psychanalystes distingués, psychiatres et d'autres encore. L'analyse de ces honorables activités nécessiterait beaucoup plus que quelques paragraphes, aussi allons-nous laisser de côté les professionnels et regarder les motivations qui poussent les gens ordinaires à comprendre l'autre.

 

   La motivation la plus sympathique est certainement la curiosité et l'attirance : nous sommes curieux de l'autre, il nous attire, nous voulons le connaître et le comprendre. Tout cela est bel et bien bon mais avant d'arriver là, allons voir d'autres motivations moins altruistes.

 

   La peur et la crainte sont de puissants moteurs pour nous intéresser à l'autre. En pratique nous cherchons à comprendre son fonctionnement afin de prédire ses réactions et nous en protéger si nécessaire. La compréhension que nous visons ici est très limitée et très superficielle. Ainsi nous voulons savoir comment éviter l'étranger qui nous aborde, ou quoi dire au voisin que nous n'apprécions pas, pour rester en bons termes avec lui et avoir la paix, ou encore comment éviter de nous faire embarquer dans une mauvaise querelle.

 

   Une autre motivation est le désir de comprendre l'autre pour agir efficacement. Il s'agit encore de comprendre le fonctionnement de l'autre mais il faut aller un peu plus loin dans la compréhension. C'est le cas de l'agent immobilier qui veut vendre une maison ou celui de l'architecte de marine qui va dessiner un bateau pour un client. C'est aussi le problème du banquier qui doit absolument placer un de ses produits incertains.

 

   Une motivation également très courante est notre souci de nous insérer dans un groupe; par exemple au travail : nous avons alors besoin de comprendre les autres pour adopter le personnage le plus adapté. Comprendre les autres certes, mais juste assez pour être bien en société, voilà un objectif raisonnable.

 

     Les différentes motivations exposées ci-dessus peuvent se panacher. La crainte de l'autre peut se mâtiner de curiosité et l'affection n'est pas toujours exempte de crainte. Par ailleurs, nos motivations peuvent évoluer au cours du temps. Une curiosité superficielle peut conduire à une réelle sympathie qui elle-même se transformera en une solide défiance ou une franche détestation.

 

Comprendre l'autre et réciproquement

 

   Jusqu'à maintenant nous avons considéré l'autre comme un objet à observer et nous pouvons reprendre tout ce qui a été dit sur la compréhension du monde : la compréhension forcément partielle d'un objet changeant à mille facettes, la nécessité de nous impliquer émotionnellement pour comprendre mieux, pour embrasser l'autre, et la transformation de l'observateur qui évolue au fur et à mesure de sa quête. Mais l'autre ne reste pas toujours dans un état d'objet inerte. Malgré la distance que nous maintenons habituellement, il peut venir nous déranger dans notre espace intime.

 

   Pour commencer, allons voir comment fonctionne la compréhension de l'autre dans le cadre a priori serein d'un groupe d'amis. Cadre serein ? On peut toujours le dire ... 

 

   Un groupe d'amis est très souvent un rassemblement de gens qui passent agréablement leur temps en buvant et mangeant; ils peuvent aussi marcher dans les montagnes, chasser, jouer à la pétanque, en un mot, faire toutes sortes de choses ensemble. Groupe informel aux contours flous, il est structuré par les liens plus ou moins forts que chaque membre a noué avec chacun des autres. Il se forme ainsi un espace de partage avec des souvenirs communs, des complicités et des rites.

 

   Les petits groupes sociaux ont été abondamment étudiés : dynamique de groupe, distribution des rôles et modes de fonctionnement ont été longuement analysés. Nous allons toutefois laisser tout ça de côté pour focaliser notre intérêt sur comprendre l'autre dans un groupe d'amis sans conflits, un groupe idéal en quelque sorte. Chacun y fonctionne en jouant le rôle qui lui convient le mieux, avec le consensus tacite des autres car tous les rôles ne sont pas acceptés. Taciturne ou expansif, coquet ou rugueux, actif ou indolent, chacun participe à sa manière. De plus, la distance à l'autre est très variable : nul n'est obligé de livrer les tréfonds de son âme et il est possible de découvrir un participant après l'avoir côtoyé pendant de nombreuses années. Enfin, même si les codes sociaux y sont très présents, c'est un espace protégé, un espace de liberté.

 

   Les groupes d'amis tissent en permanence du lien social mais leur but premier n'est pas de comprendre l'autre. Ce sont des lieux très particuliers où l'amitié se forge peu à peu, où les gens apprennent à se connaître de mieux en mieux au cours du temps et où certains finissent par se comprendre sans l'avoir forcément cherché. Ici, le rôle du temps est capital et certains groupes d'amis ayant plusieurs dizaines d'années sont de vrais bijoux.

 

   Mais que se passe-t-il qui permette de comprendre l'autre au sein de ces groupes ? A première vue, pas grand chose. C'est à la longue, que le groupe connaît les lubies, les petits travers, les manies de chacun, et aussi ses engouements et ses enthousiasmes. Chacun peut en rire sans offenser personne : les rôles sont bien distribués et assumés. C'est sur la base de cette connaissance mutuelle que la compréhension peut se développer. Connaître l'autre et le comprendre sont très voisins sans être identiques. Nous pouvons connaître l'autre sans rien y comprendre et le comprendre sans trop le connaître. Ceci étant dit, connaître est très utile pour bien comprendre. Dans un groupe d'amis, les liens de compréhension se manifestent par des complicités et des raccourcis dans les échanges. Ils peuvent aussi faire surface à l'occasion d'un événement particulier, heureux ou malheureux, par hasard en quelque sorte. Tout cela se fait suivant des codes très variables à travers le monde, mais les copains d'abord est sûrement un thème universel.

 

   C'est quand il se joue à deux que comprendre l'autre atteint son sommet. Alors, comprendre l'autre est un processus sans fin, un voyage jamais terminé qui se joue sur tous les modes. Tous les jeux sont possibles : la séduction, la parade, le camouflage, le rejet, l'agression, le désespoir, le bonheur et tout ce que vous pourrez imaginer. Tout cela pour arriver au stade où le jeu devient transparent, fait de complicité, de clins d'œil et de rites.

 

   Et l'amour, l'amour fou, qu'en faisons-nous ? Nous allons l'évoquer mais brièvement car nous ne sommes plus dans la compréhension de l'autre. L'amour veut partager émotions et sentiments avec l'autre, il veut l'embrasser, tout en sachant qu'il reste toujours une part inaccessible. Il sait rester à distance et n'imagine pas de voler la liberté de l'autre. Dans l'amour, partager passe bien avant comprendre; nous sommes donc à la frontière de notre sujet. L'amour fou, quant à lui, est encore plus éloigné. Il y a toujours une forme de folie dans l'amour, et cette folie atteint un paroxysme dans l'amour fou. Nous voulons abolir toute distance, nous immerger complètement dans l'autre, tout partager, être l'autre et nous-même en même temps. Dans cette situation extrême nous sommes clairement hors sujet car nous sommes plus près de vouloir manger l'autre que de vouloir le comprendre.

 

   Avec comprendre le monde est apparue l'idée que nous étions en face d'objets à mille facettes changeantes. Puis, comprendre l'autre a mis en lumière l'importance toute particulière du temps passé à cette opération. Enfin la distance à l'autre est apparue comme un paramètre capital. Ainsi l'autre serait un objet changeant à mille facettes qu'il faut prendre le temps de regarder sans trop s'approcher. C'est vraiment différent de comprendre la recette de l'osso-bucco ou la loi fondamentale de la mécanique ! Mais tout ça, c'est la faute à l'autre.

 

Comprendre les autres

 

   Il y a sûrement beaucoup à apprendre des institutions faisant commerce de comprendre les autres. Allons donc voir du côté des instituts de sondage, des agences de publicité et des agences de communication.

 

   Grâce aux instituts de sondage, nous pouvons connaître les autres, savoir ce qu'ils pensent, quelles sont leurs envies et leurs projets. Il est même possible de prévoir leur comportement en face d'une nouvelle voiture sortant des sentiers battus tout en respectant l'environnement. A cette fin, les sondeurs disposent d'une solide méthodologie, d'un vrai savoir-faire et de plusieurs techniques : panels, réunions, questionnaires, enquêtes téléphoniques et études diverses.

 

   Les sondeurs confectionnent des questionnaires d'où va ressortir une image rudimentaire des individus de la population étudiée; image conditionnée par l'objectif de l'étude et par l'expérience du sondeur. C'est ainsi que l'on ne demande pas la pointure des gens dans un sondage politique. Normal, me direz-vous. Bien-sûr, mais cette image racornie va ensuite sortir de son rôle initial : elle va devenir une expression de la réalité. Ce n'est pas grave pour les crèmes au caramel; ça l'est plus quand il s'agit de politique, mais tant pis pour les politiciens qui ne connaissent le monde que par les sondages. Par ailleurs, il est clair que si les sondeurs pouvaient donner libre cours à leur curiosité, ils nous révéleraient bien d'autres choses de nous-mêmes comme notre désir d'un monde plus humain et plus solidaire, d'une société plus juste et plus fraternelle ou d'un monde encore plus beau. 

 

   Pour en finir avec cette honorable profession, le vieux grincheux dira qu'en refusant de répondre à tous les questionnaires et toutes les enquêtes, nous économisons facilement une à deux journées de notre vie chaque année.

 

   Le zèle farouche des publicistes pour nous informer de tous les nouveaux produits et tous les nouveaux services dont nous pourrions profiter est admirable. Ils occupent tous les espaces le long des routes, dans les journaux, à la radio, à la télévision, sur internet et bien ailleurs encore pour nous informer. Ce faisant, ils ont tendance à saturer notre cerveau avec des andouillettes, des voyages idylliques, des voitures de rêves, des lessives miraculeuses, des assureurs compatissants, des boissons, des solutions bancaires, des ... Arrêtez ! Presque toute notre vie est là. Ils veulent aussi nous aider à franchir le pas, à vaincre nos hésitations pour vraiment bien profiter de tout ça.

 

   Le problème principal des publicistes est leur difficulté à s'adresser en détail à chacun de nous. Ils parlent à tout le monde. Quand ils montrent de très belles images du monde pour vanter des véhicules, des boissons ou tout autre chose, tout va bien et chacun comprend ce qu'il veut. Leur tâche est plus difficile quand ils nous invitent de nous identifier à des héros. Pour plaire à tous, ces héros ne peuvent être que convenus et superficiels avec une vision du monde bien plate. Tout cela marche bien, même quand nous croyons être à peu près blindés contre la pub. Et cela fonctionne encore mieux chez les plus jeunes qui en sont très friands. 

 

   Le monde politique est un client assidu des sondeurs et des publicistes mais depuis que le marketing politique se confond avec le marketing commercial, la spécificité du politique a disparu. Cette disparition progressive depuis les années 1980 en ce qui concerne la France, fait que les gens qui avaient moins de 15 ans en 1985 ont peu de chance d'avoir jamais entendu un discours politique, mais ils s'en passent fort bien. Ils forment aujourd'hui la classe des moins de 45 ans et font de la politique avec des impressions, des sentiments, des idées personnelles et de la morale. Leur conscience politique est très peu développée, s'il est encore possible de faire appel à cette notion archaïque. Au moment où nous voyons réapparaître en France un vrai discours politique venant de la droite, les discours moraux des partis traditionnels tentent de faire bonne figure. 

 

   Nouveaux venus dans ces professions amenées à connaître et comprendre les autres, les communiquants ont une fonction particulière et un point de vue intéressant. Ils prennent en charge l'image des institutions, des entreprises et aussi celle des gens importants. La fonction du communiquant est de produire des images positives de leurs clients en s'appuyant sur notre attirance pour ce qui est beau et simple. Ils organisent des manifestations baptisées évènements, ils préparent des dossiers qui expliquent clairement tout ce qu'il faut savoir. Cette activité est avant tout destinées à aider les politiciens, les journalistes, les décideurs de tout poils et aussi le public, à se faire des idées claires. C'est bien utile, car tout le monde n'a pas le temps de tout étudier. Les communiquants s'occupent aussi de diffuser avec ardeur le fruit de leur travail car ils connaissent tout de la distribution de l'information.

 

   Les communiquants sont les grands magiciens de notre temps. Comme les magiciens, ils pratiquent l'enfumage avec talent et détournent notre attention. Ils déterminent avec précision ce que nous sommes susceptibles d'avaler sans broncher. Un exemple parmi tant d'autres est la fibre écologique que certains des plus gros pollueurs de la planète ont pu développer grâce à eux. Les plus clairvoyants d'entre nous feront remarquer que tout cela ne date pas d'hier. Certes, mais ce qui est nouveau c'est l'usage systématique qui en est fait. Dans l'ancien temps, les institutions et les entreprises faisaient profil bas sur leurs pratiques les moins glorieuses; aujourd'hui des agences de communication organisent des contre-feux pour détourner notre attention et aussi pour brouiller notre jugement à grands coups d'experts et de contre-experts.

 

   Au final, sondeurs, publicistes et communiquants pourraient nous dire bien des choses sur les autres mais ils les voient surtout comme des consommateurs de produits, de services et d'idées. Nous pourrions aller voir à qui obéit la main qui agit ici, mais cela nous entraînerait bien loin du cadre de notre étude.

 

   Rassurons-nous, nous n'avons pas besoin de toutes ces techniques pour comprendre les autres. Nous sommes parfaitement capables d'avoir nos propres idées. Il s'agit en général d'une accumulation de lieux-communs construits sur la méconnaissance, l'admiration, la crainte ou le mépris des autres. Un logicien vous dira que la seule chose que l'ont puisse dire à propos des bretons c'est : les bretons sont des bretons mais vous pouvez aussi dire que le breton a la tête ronde et les yeux bleus, qu'il est petit, râblé, très puissant et aussi qu'il est sobre. La majorité de vos interlocuteurs acquiescera à 80% de cet énoncé car nous avons tous une connaissance naturelle des bretons. De la même manière, tout le monde sait que les chinois sont fourbes et cruels, et que les corses sont fiers et susceptibles.

 

Mais où sont passés les autres ?

 

  Avant de parler des autres il faudrait peut-être savoir de quoi nous voulons parler. Dans un premier temps les autres sont tous ceux qui nous gênent dans la vie quotidienne, dans le métro, sur la route, au restaurant, à la plage. Les autres sont aussi tous ces groupes dont nous ne voulons surtout pas connaître les membres : les réfugiés syriens, les pauvres, les imbéciles. Manifestement, il n'y a rien à comprendre avec ces autres-là.

 

   Nous nous méfions de tous les groupes dans lesquels notre liberté pourrait se trouver limitée au nom de principes comme la solidarité et la fraternité. Nous acceptons de participer ponctuellement à certaines opérations comme des dons d'argent, mais voulons rester libres de nos choix à chaque instant. Nous refusons de nous engager avec les autres car nous sommes fondamentalement individualistes. D'où la déception du syndicaliste qui tente d'agir dans un monde où les autres ont disparu.

 

   Le modèle de l'individu averti et maître de ses choix a toute notre faveur. Grâce à la transparence que nous devons exiger en permanence, nous pouvons agir avec discernement et toujours prendre de bonnes décisions. Pour ce qui pourrait nous dépasser, beaucoup d'instances sont là pour tout expliquer clairement : les services-clients des entreprises, les bureaux d'accueil et de conseil des différentes administrations, jusqu'à l'Etat qui, au plus haut niveau, veille en permanence sur notre bien-être. Tout va bien, nous n'avons plus besoin des autres.

 

   Et malgré tout, il nous arrive de vouloir comprendre les autres. La faute en est à notre curiosité, à notre sympathie et autres penchants altruistes. Nous pouvons ainsi nous intéresser aux marins-pêcheurs du Guilvinec, aux coiffeurs ou encore aux électeurs ayant voté blanc aux élections régionales, aux énarques, aux indiens, aux japonais et aux mycologues.

 

   Les films, les romans et les voyages nous apprennent beaucoup sur les autres. Pour essayer de les comprendre, nous pouvons ensuite lire leur littérature, apprendre leur langue, les observer, partager leur vie, suivre leurs rites. Il est aussi bien utile de rencontrer quelques individus pour parler avec eux et les interroger. Mais la première réaction en face des autres est plus souvent la méfiance que l'envie de comprendre. Après nous être assurés qu'ils ne sont pas dangereux, notre tendance naturelle est de les ignorer. Comprendre les autres est une entreprise longue et souvent difficile qui nous transforme. A terme, nous avons toutes les chances de ne plus être tout à fait à la maison chez nous et encore étrangers chez eux. Il faut vraiment une solide motivation pour nous engager dans la voie de comprendre les autres.

 

   En général, nous sommes attirés par un aspect particulier d'une culture comme sa cuisine, sa poterie, sa littérature ou son art de vivre et nous nous en tenons à cet aspect. Toutefois, dans certains cas, nous voulons tout comprendre, voire nous immerger complètement dans un autre monde. L'amour peut nous conduire dans cette voie ou encore un grand désarroi qui nous pousse à chercher ailleurs un changement radical, un peu comme une grande conversion. 

 

 

Epilogue

 

Et soudain j'ai compris qu'il fallait conclure

 

   Après avoir entrepris de répondre à une question que personne n'a posée, il serait élégant de conclure avec sobriété et efficacité.

 

   Comprendre est une activité fondamentale, nécessaire et jamais terminée. Nous avons vu que, pour comprendre, il ne suffit pas de voir et d'entendre car tout passe par notre tête et c'est elle qui fait le travail. Or cet outil prodigieux mais très imparfait a tendance à s'imprégner de tout ce qui traîne à sa portée, sans trop trier. Comme l'air du temps est chargé de toutes sortes de choses, notre tête se remplit naturellement de n'importe quoi et il faut faire en permanence le ménage si nous voulons rester propres chez nous. A tout ceci, le grincheux rajoutera que des moyens considérables sont mis en œuvre pour nous farcir la tête en permanence et nous faire prendre des vessies pour des lanternes. Chercher à comprendre devient alors la nécessaire gymnastique de nos neurones.

 

   Une deuxième remarque concerne la diversité des mondes. Chaque regard porté sur le monde fait naître une vision particulière portée par une personne, une langue et une culture. Cette diversité infinie du monde est source d'angoisse pour certains individus qui luttent pour protéger leur vision particulière à grands coups de racisme et d'exclusion. Dans cette même voie, certaines religions méritent une palme pour leur ardeur à défendre leur vérité et pour leur obstination à faire disparaître tout le reste. Elles ne sont pas seules : toute la dynamique du monde va mécaniquement dans le sens de l'uniformisation. Pourtant, les diverses visions du monde font partie de la biodiversité et, à ce titre, méritent d'être défendues. 

 

   Enfin, il se peut que le monde se résolve à n'être que ce que nous en comprenons et qu'il n'en reste plus grand chose si nous renonçons à comprendre.

 

10 avril 2016

 

Gilles Muratet

(with a little help from my friends)

 

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J
Une preuve du vieil adage: ce qui ce conçoit bien s'énonce clairement.
Impressionné par cette plume surprenante et pertinente.
Vivement les prochaines pérégrinations.
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C
J'aurais tellement aimé écrire ce texte avec toi ! Tu me comprends ?
Répondre
G
Merci Camille ! Ta contribution sera toujours utile et bienvenue.
B
Parfois l’envie d’écrire apparaît. Les idées sont là, leur clarté est insoutenable. Et puis la page est blanche, et puis pourquoi et pour qui….
Félicitations, Gilles, pour ne pas avoir cassé la mine de ton crayon !
Ton essai nous emmène tranquillement, sans envie de sauter des paragraphes pour courir à l’épilogue.
Un grain de sable, deux grains d’humour, trois grains d’esprit, quatre grains de réflexion, une pincée d’amour et d’amitié…
La soupe est prête ; elle est suave.
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M
Ainsi donc comprendre se joue en trois actes et un épilogue. Faut-il donc
comprendre que "comprendre" est une illusion, comme celle que nous procure
le théâtre, ou bien sommes-nous dans la pure tautologie de la compréhension
de comprendre?
je suis impressionné tant par la forme que par la profondeur de cet essai philosophique.
Il coule comme un fleuve d'eau claire qui s'élargit de plus en plus. A sa source la
minuscule formule de la loi de la mécanique pour aboutir à la vaste
organisation du monde et au sens de notre vie, en passant par les méandres
de l'osso buco et de la physique des particules! Bravo Gilles Muratet, c'est puissant
tout en restant léger dans la forme, c'est clair tout en évitant le
simplisme, c'est empathique tout en évitant le pathos, c'est large sans
éliminer le détail, en un mot c'est un texte magnifique. Peut-on le diffuser
ou y a-t-il un copyright? Patrice Malavieille.
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G
Quel commentaire ! Ce texte est à diffuser sans restriction.