The Lancet, le vin et moi

Publié le par Gilles Muratet

Un exemple simple et clair de manipulation
de l’expertise scientifique

A partager sans modération

Vous connaissez tous The Lancet, cette très respectée revue médicale britannique, et vous avez certainement lu cet article passionnant, publié le 14 avril 2018, intitulé :

 

Risk thresholds for alcohol consumption: combined analysis of individual-participant data for 599 912 current drinkers in 83 prospective studies

 

Étant un buveur assidu, j’ai été particulièrement intéressé par la partie de l’étude traitant du rapport entre consommation d’alcool et durée de vie. Après avoir fait bouillir dans les grandes marmites statistiques les observations recueillies auprès de plus d’un demi-million de buveurs dans 19 pays à hauts revenus, l’étude détermine les années de vie perdues en fonction de l’âge et de la consommation des buveurs, indépendamment des nombreux autres paramètres qui affectent eux-aussi la durée de vie. Je précise que c’est bien l’article publié le 14 avril 2018 qui m’intéresse ici et pas celui du 24 août 2018 que j’évoquerai brièvement. 

 

J’ai été particulièrement frappé par les deux graphiques suivants 

 

 

 

 

Ces graphiques indiquent le nombre d’années de vie perdues en fonction de l’âge et de la consommation d’alcool hebdomadaire pour les hommes et les femmes. Le calcul de cette perte de vie se fait en prenant comme référence le groupe des très petits buveurs : de 0 g jusqu’à 100 g d’alcool par semaine. Les abstinents complets ne sont pas pris en compte car ils constituent une population compliquée et statistiquement distincte, ce qui n’étonnera personne. Une étude de l’Inserm de 2015 chiffre à 13,6 % la proportion d’adultes qui, en France, ne boivent jamais. 

 

Pour vous permettre de mieux apprécier ces limites de consommation d’alcool, je vous indique qu’une bouteille de vin de 75 cl à 13° contient 77 g d’alcool, que cette bouteille contient entre 6 et 7 verres et qu’un verre de 12 cl contient 12,3 g d’alcool. Ainsi, les limites utilisées dans l’étude correspondent aux consommations journalières suivantes 

 

 

 

Ces préliminaires étant posés, je vais considérer que les résultats publiés par cette très respectable revue donnent une bonne image de ma confrérie et je vais voir ce que je peux en tirer. 

 

Chacun comprend facilement que le groupe de la courbe bleue (100 à 200 g par semaine) va vivre en moyenne plus longtemps que le groupe de la courbe verte (+ de 350 g par semaine). Un autre point, encourageant pour les personnes âgées, est que plus on avance en âge, et plus le raccourcissement de la vie se réduit : les vieux peuvent raisonnablement envisager d’augmenter leur consommation sans dommage excessif. 

 

Après ces considérations générales, prenons un cas particulier que j’affectionne particulièrement, moi-même. Je suis un homme de 75 ans consommant une bouteille de vin par jour, sans compter les excès des jours de fête et des petits whiskys tourbés de temps en temps. Avec une consommation de base de 540 g par semaine, je suis clairement dans le groupe de la courbe verte. L’article du Lancet indique que la consommation moyenne dans ce groupe est 367 g par semaine. Je suis donc parmi les grands buveurs et je perds au moins 2 ans et 4 mois de vie. Imaginons que je passe sur la courbe rouge, idée plutôt déprimante avec seulement une demi-bouteille par jour : je ne perds plus que 11 mois, soit un gain de 17 mois de vie. Allons plus loin dans l’épreuve, sur la courbe bleue, avec un quart de litre de vin par jour : je ne perds plus que 2,8 mois, soit un gain de plus de 2 ans de vie par rapport à ma situation actuelle

Et maintenant, assez joué 

 

Cette lecture des courbes est celle que nous faisons tous spontanément, y compris des gens éduqués. C’est aussi la lecture à laquelle nous invitent les médias et certaines officines aux motivations troubles. Elle illustre parfaitement l’incompréhension de la chose statistique qui affecte la plupart d’entre nous. Cette lecture met aussi en évidence la malhonnêteté et la stupidité de ceux qui utilisent ces statistiques pour nous inciter à cesser définitivement de boire.

Qui est vraiment concerné par l’étude ?

 

Il semble logique de considérer que seuls les buveurs qui vont mourir de leur alcoolisme pourraient éventuellement prendre peur. Une étude publiée par l’Institut Gustave Roussy indique qu’en France en 2009 le nombre de décès que l’on peut imputer à l’alcool s’élève à 49 000, toutes consommations confondues. Parmi ceux-là on trouve 15 000 décès par cancers, 12 000 décès par maladies cardio-vasculaires, 8 000 décès par maladies digestives, 8 000 décès sans cause pathologique (accidents de la route, suicides, etc...), 3 000 décès par troubles mentaux ou du comportement. Rapportés aux 540 000 morts en enregistrés cette année-là, on obtient une incidence de 9 % avec 13 % chez les hommes et 5 % chez les femmes. C’est finalement faible par rapport aux 100 % des gens qui sont mort cette année. 

 

Pour répondre à cet argument, les autorités nous disent qu’il faut lutter contre l’alcool car il constitue une cause de mortalité évitable. J’ai du mal à cerner cet intéressant concept car il est susceptible de recouvrir beaucoup d’activités, y compris le sport. Oui, mais le sport fait du bien va-t-on me rétorquer. A cela je répondrai que l’alcool, lui aussi, fait du bien, si on prend la peine d’y réfléchir. 

 

Exploitation raisonnée de ces courbes 

 

Il ne faut surtout pas perdre de vue un point fondamental : les chiffres de cette étude sont des moyennes qui ont été établies pour l’ensemble des buveurs, des tout petits au très grands, soit plus de 84 % de la population en France. 

 

L’étude dit que la moyenne de perte de vie des buveurs de mon groupe est 28 mois. Mais j’aimerai savoir comment je me situe dans ce groupe. Suis-je au-dessus de la moyenne, voire très au-dessus, avec une perte de vie très supérieure à 28 mois ? Ou suis-je en dessous de cette moyenne ? Les résultats de l’étude ne pourront jamais répondre à cette question car je ne suis qu’un élément dans un groupe. Par contre, j’aimerais savoir si les résultats de mon groupe sont très resserrés autour de la moyenne, entre 26 et 30 mois pour prendre un exemple. Dans ce cas 28 mois est une bonne indication pour tous les éléments du groupe. A l’inverse, si les résultats de mon groupe sont très étalés autour de la moyenne, les 28 mois sont une indication très vague. Comme l’effet global de l’alcool sur un individu est tantôt défavorable et tantôt favorable, on peut envisager que certains dans mon groupe perdent 60 mois de vie et d’autres gagnent 4 mois. 

 

Malheureusement, l’étude ne me renseigne pas sur cet étalement et je ne peux pas en tirer grand chose pour ma gouverne, si ce n’est une vague idée que boire un peu moins pourrait m’être favorable. Ainsi, ces statistiques donne la photo d’une situation, un peu comme une photo de classe qui ne dit pas grand chose quand n’a pas fait partie de la classe. 

 

On peut penser que mon médecin va savoir tirer des informations des résultats du Lancet. Comme il me connait bien, il va sans doute me conseiller d’essayer de ralentir. Le jour où il me dira de continuer à boire selon mon bon plaisir, je serai très inquiet. Ce sera parce qu’il aura acquis la conviction que mon cancer va m’emporter avant l’alcool.

 

Je tiens à rappeler ici que la longévité humaine fait intervenir bien d’autres paramètres que la consommation d’alcool : le tabac, lui aussi, a mauvaise réputation, ainsi que la misère matérielle ou morale, le stress et le travail excessif. Le capital génétique joue un rôle. Enfin, la qualité de la vie sociale et affective ainsi que le niveau de revenu interviennent fortement. Ainsi je perd des années de vie d’un côté et j’en gagne de l’autre sans trop savoir comment interviennent des facteurs très liés entre eux. Il paraît que même l’activité physique peut être favorable. 

 

Exploitation déraisonnable de ces courbes

 

Ces belles statistiques me permettent de me situer très approximativement. En revanche, je ne peux strictement rien en tirer sur ce qui va m’arriver si je change ma consommation d’alcool. C’est là un point capital qui mérite des explications. C’est là où nous faisons tous une grave erreur de lecture, aidés par tous ceux qui veulent notre bien. 

 

Si notre consommation d’alcool était le résultat d’un choix anodin, un peu comme le choix de la couleur d’une chemise, il serait possible de se promener d’une courbe à l’autre sans problème. Mais ce n’est pas le cas. 

 

Boire de l’alcool est un élément important de l’art de vivre et bien boire est un art à lui seul. Ne croyez pas que la quantité d’alcool a le même effet selon que l’on a le vin joyeux, triste ou violent. Bien boire vous permet d’affronter vos difficultés sans avoir recours aux anxiolytiques qui vous transforment en zombi. Un ami psychiatre m’a dit un jour que le caviste était parfois le thérapeute des timides. Bien boire peut aider à supporter l’entourage et à garder une vie sociale normale. Enfin, un joyeux buveur peut avoir une vie sociale et amicale de grande qualité, ce qui se traduit par des années de vie supplémentaires. 

 

Imaginez que j’arrête de boire et que je devienne odieux avec ma femme bien-aimée : elle va peut-être me quitter. De la même façon, ma vie sociale peut devenir misérable. Autant de changements qui vont raccourcir ma vie. En fait, les seules bonnes questions sont de savoir comment mon organisme supporte l’alcoolisation et de faire mes choix en homme libre et éclairé, autant que faire se peut

Tous ces gens qui veulent mon bien

 

Nous sommes cernés par des gens et des institutions qui veulent nous protéger, et je dois dire que plus je vieillis, et moins je supporte ces Tartuffe moralisateurs.

 

Au cas où vous ne le sauriez pas, les assurances sont là pour nous protéger de tous les accidents et de tous les malheurs; c’est du moins ce qu’elles essaient de nous faire croire. En fait, les assurances ont très peu d’effet sur les accidents et les malheurs. Tout au plus vont-elles nous indemniser, nous ou les bénéficiaires désignés en cas de décès. Comme les gens n’aiment pas les oiseaux funestes, elles doivent évoquer de manière positive la mort, les grandes infirmités, les incendies et autres déboires de même nature. C’est là où leurs communiquants font merveille en nous montrant des gens souriants et heureux, envoyant du même coup des pans entiers de notre existence à la trappe de l’indicible. 

 

Plus forts que les assureurs, il existe des institutions pour réellement nous protéger et réduire les risques que nous pourrions courir. Ils nous disent bien que le risque zéro n’existe pas mais qu’ils font tout leur possible pour nous protéger des intempéries, des attentats, des accidents, des maladies et bien sûr de nous-mêmes. Le protecteur suprême dans ce domaine est bien-sûr l’Etat. De manière étrange, en France, sa communication ne se fait pas sur le mode discret, bien au contraire. Il faut que les gens prennent la juste mesure de la nécessité de la protection de l’Etat. Tous les médias sont au rendez-vous pour nous montrer tous les malheurs que l’on n’a pas pu éviter mais contre lesquels l’Etat lutte sans répit. Ainsi, un petit accident de car scolaire peut mobiliser jusqu’à trois ministres. L’objectif ici n’est-il pas de faire peur pour asseoir un dogme de notre temps ?

 

Mais d’autres protecteurs auto-proclamés existent aussi, regroupés en associations pour lutter contre tous les dangers. Leur bienveillance est souvent extrêmement pernicieuse et il faudrait que l’Etat nous en débarrasse.  

 

L’utilisation de l’article du Lancet entre dans ce processus visant à effrayer pour mieux faire passer des mesures à prendre, pour notre bien. Un détail touchant va éclairer la situation. Ce genre d’étude n’est habituellement pas accessible gratuitement au public. Il faut payer l’éditeur - Elsevier dans le cas présent - pour y avoir accès. C’est grâce à une subvention spéciale du Medical Research Council qu’un accès libre a été autorisé. Cette prévenance nous interpelle comme on dit chez les gens branchés. 

 

Avant d’offrir cette littérature très technique au public, le Medical Research Council aurait pu demander aux auteurs une petite présentation pour mettre leurs résultats en perspective. Cela aurait évité les graves erreurs de lecture que l’on a retrouvé ensuite dans tous les médias. Sans doute n’y ont-ils pas pensé.

 

Les conclusions de l’article

 

L’article se termine sur deux conclusions. La première indique qu’il existe pour les buveurs habituels un seuil à 100 g par semaine, soit un verre par jour, qui correspond à un risque minimum. Bonne nouvelle !

 

Aussitôt, tous les gardiens de l’orthodoxie sont partis à la bataille. Dès le mois d’août, nous avons eu dans le même Lancet la révélation de cette vérité insoutenable : "Seule une consommation nulle d’alcool réduit à zéro le risque de mourrir des conséquences de la consommation d’alcool"; ce qui conduit bien sûr à préconiser l’abstinence totale. Et tous de reprendre en chœur ce résultat exceptionnel. Nous ne sommes plus dans la science mais bel et bien dans une propagande toxique.

 

David Spiegelhalter, éminent professeur de statistiques à l’Université de Cambridge, s’occupe d’aider le public à comprendre la notion de risque. Dans le cadre de l’étude du Lancet, il a fait remarquer que l’absence d’un niveau de consommation assurant un moindre risque n’implique nullement qu’il faille proclamer l’abstinence. Et, à titre d’exemple, il a rappelé que l’absence d’un niveau de moindre risque pour la conduite automobile n’a jamais amené aucun gouvernement à interdire de conduire.

 

La deuxième conclusion est un conseil donné aux Etats : le seuil de consommation qu’ils recommandent doit être revu à la baisse. Ceci paraît anodin, juste une aimable auto-justification de l’utilité de cette étude financées par divers fonds publics. En fait, elle apporte de l’eau aux mécanismes de réduction des libertés que beaucoup d’états savent si bien mettre en œuvre, pour notre bien. 

 

Ce que l’on nous cache

 

En ces temps de paranoïa, évoquer ce que l’on nous cache ne peut manquer de susciter l’intérêt. C’est pour cela que je vais rappeler quelques petites choses. 

 

Vivre est dangereux, même une petite promenade au grand air. 

 

Parler des risques associés à une activité est un discours tronqué si l’on ne parle pas aussi des bénéfices que l’on en tire, qu’ils soient réels ou imaginaires. 

 

Il faut en permanence arbitrer entre risques et bénéfices, que ce soit pour aller acheter un pain chez la boulangère ou pour escalader une montagne, et il ne faut confier à personne cet arbitrage. C’est notre liberté qui est en jeu, ou du moins ce qui nous en reste. 

 

Conclusion

 

En guise de conclusion, je vais vous parler encore une fois de moi. Au terme de mon travail très imparfait, j’ai décidé de réduire ma consommation de vin. Mon foie va plutôt bien, mais mon vieil estomac supporte de moins en moins le vin ordinaire. Je suis obligé d’en boire du meilleur, mais  en moindre quantité car ma retraite diminue. Il va de soi que la réduction de ma consommation sera très progressive et prudemment limitée. 

 

Le 25 novembre 2018

Gilles Muratet 

 

gilles.muratet@laposte.net

 

 

Note : je ne suis lié à aucun lobby viticole, vinicole ou apparenté. Néanmoins j’accepterai volontiers quelques très bonnes bouteilles comme marque de reconnaissance de la valeur de mon travail. 

 
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Commenter cet article

Patrice Malavieille 26/11/2018 12:42

Superbe article qui me fait regretter d'être dans la courbe bleue... Je vais m'efforcer de passer au rouge, d'autant que c'est la couleur du vins que je bois habituellement. Santé Gilles!